Secouer les mémoires figées

Posted on June 1st, 2010 at 5:01 pm by todac

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Récemment, plusieurs faits d’actualité ont permis au groupement des agités du bocal de vomir leur haine cuite et recuite sur les gays et les lesbiennes : organisation de kiss-in (des personnes, homo ou hétéros, se donnent rendez-vous à un endroit précis pour s’embrasser quelques minutes “sur la place publique” ; l’idée étant d’inscrire les sexualités dans leur banalité publique), rapprochements nauséabonds entre homosexualité et pédophilie, retour du débat sur le mariage et l’adoption par les homos, étude sur les préjugés des Français à l’égard des minorités

A chaque fois, les certitudes blasées de certains commentateurs refont surface, sur le mode : “Sont gentils les pédés, mais feraient mieux d’admettre que nous, hétéros, maîtrisons la norme”. Hum, pas si sûr… (ça tease à mort).

C’est par le biais de ces actualités que j’ai repensé à deux ouvrages, L’invention de l’hétérosexualité de Jonathan Ned Katz et L’invention de la culture homosexuelle de Louis-Georges Tin. En prendre connaissance, c’est amener un peu d’air frais dans certaines canalisations neuronales bouchées, loin des idées reçues persistantes. Les deux ouvrages défendent LA théorie impie : comme l’homosexualité, l’hétérosexualité a une histoire. Elle s’inscrit d’abord dans une culture, et non dans un précepte naturel et immuable.

On sait, par exemple, que le Moyen-Age occidental fut celui des amitiés masculines. Contrairement à l’imagerie populaire du preux chevalier prêt à sauver sa damoiselle (en gros, imagine un crossover entre le Bachelor et l’Ile de la Tentation), le soldat féodal passe sa vie avec des hommes. La loyauté au seigneur passe par le respect de ces amitiés viriles. On s’embrasse sur la bouche, on passe la nuit ensemble. Evidemment, on n’est pas dans un porno gay non plus, tout cela reste chaste. Simplement, “l’hétéro” (le terme n’apparaît qu’au XIXème siècle) assume sa vie homosociale. Cela ne fait pas de lui une “tapette” au regard de ses congénères : c’est “comme ça”.

Quand l’amour courtois débarque au XIIème siècle, ce qu’on n’appelle pas encore les élites (à l’époque : clergé, noblesse, corps médical), s’opposent farouchement à la célébration de la culture hétérosexuelle. L’Eglise parce que la culture courtoise prône l’amour et non la chasteté. Les “chevaliers” parce que leur imagerie à eux est basée sur l’amitié virile. En somme, l’amour courtois fait de l’homme hétéro un objet de chair et de sentiment. Le galant, l’amant, l’homme qui aime une femme s’oppose dès lors à l’homme de Dieu et à l’homme de guerre, les deux seules figures centrales de la période. Plus tard, c’est la médecine qui se chargea de classer et, par là, de hiérarchiser : le corps médical prend acte de la montée en puissance de l’hétérosexualité comme norme et invente, par opposition, la figure de l’homosexuel, synonyme de perversion : pour citer Louis-Georges Tin, “les « invertis » construits par le discours médical se virent désormais affublés des « tares » autrefois attribuées aux hommes à femmes respectivement par la chevalerie et par l’Eglise : en effet, selon les médecins, cette inversion du sens génital rendait les homosexuels efféminés et débauchés.”

Il ne s’agit pas ici de stigmatiser une culture hétéro caca-boudin vs une culture homo trop-la-classe, mais de réaffirmer en douceur que l’Histoire demeure un excellent lien pour appréhender notre présent. J’avais fait mon mémoire de fin d’études sur les représentations de l’homosexualité à la télévision française, au travers de l’exemple des émissions de plateau. Dans ma conclusion, j’expliquais que, l’image que l’on a de soi étant aussi un produit de notre culture, il conviendrait d’arriver, à terme, à une « complémentarité des indifférences », de sorte que l’on ne pense plus les sexualités en termes d’opposition, mais de cohabitation : chaque sexualité (hétéro, homo et, in fine, bisexualité) serait perçue et donnée à voir comme un mode de vie, un moyen de concevoir et de (se) représenter le monde, et non comme une simple sexualité figée. Bon, OK, ça n’a révolutionné ni la sociologie ni l’étude des media, mais je me dis, rétrospectivement, que le concept n’était pas si débile que ça, au regard de ce qu’on peut encore lire / entendre / voir six ans plus tard.

En somme, certains esprits figés auraient tout intérêt à regarder en arrière (non, pas derrière, ne t’inquiète pas, il ne t’arrivera rien, ce n’est pas sale) : ils y trouveraient à coup sûr des clefs pour comprendre, apaisés, que leur norme est le fruit d’une culture. A ce titre, les certitudes matraquées d’aujourd’hui ne sont ni celles d’hier, ni, qui sait, celles de demain.