Il en est des genres musicaux comme des proverbes de grand-mère : à force de répétitions et de galvaudages en tous genres, on en oublie vite les origines et ce qu’ils disent d’une société à un instant t.
Du disco (oui, c’est un genre, on dit “le disco”), on a tous des souvenirs brumeux de mariages où Patrick Hernandez n’en finit plus de nous dire qu’il est né pour être vivant et où Boney M disserte sur un obscur mystique sibérien proche de Nicolas II (“Rararaspoutine”, moui). Sous-genre populaire plus que formaté, le disco, le vrai, l’historique, le mythique, fut pourtant un révélateur politique d’une époque où le mot Sida n’existait pas.
En 1978, quand Andrew Holleran publie Le Danseur de Manhattan, il conte une communauté gay post-Stonewall en pleine réflexion. Les carcans sociaux sautent et les pédés new-yorkais, dépeints en quasi-ethnologue par Holleran, cherchent leur place entre volonté d’affirmation universelle et reconnaissance de leurs propres différences. La même année, Larry Kramer sort Faggots et Edmund White Nocturnes pour le roi de Naples, deux autres must-have de la culture LGBT.
Dans son ouvrage, Andrew Holleran utilise le disco comme un marqueur social et politique ; au-delà de la musique, c’est un formidable outil d’émancipation. Le disco accompagne cet hédonisme forcené. Agrégé au cul et aux drogues, il invente un nouveau paradigme gay, où rien ne semble impossible. Incarnation de cette période, Sylvester, mi artiste underground (black et gay, une révolution), mi travesti emperlouzé, chante en 1978 You Make Me Feel (Mighty Real) et Dance (Disco Heat).

Véritable icône (les clubs de San Francisco s’en souviennent), il préfigure avec Patrick Cowley un sous-genre de disco à naître, le Hi-NRG, plus mécanique et plus rapide, dans lequel ils fantasment un clubbing futuriste forcément masculin à l’esthétique toute Tom of Finlandesque.
Mais l’hédonisme décrit par Andrew Holleran (et c’est là la force visionnaire du livre) repose aussi sur une tristesse désemparée, comme si l’auteur sentait poindre le moment où tout basculera dans l’effroi. Il s’interroge notamment sur cette nouvelle génération de gays, dont on sent qu’il a du mal à comprendre la volonté farouche de ne vivre que l’instant présent. La rupture en filigrane de l’ouvrage interviendra quelques courtes années plus tard, avec l’apparition de ce que l’on appelle encore à l’époque le sarcome de Kaposi.
En 1982, Sylvester, toujours produit par Cowley, chante Do You Wanna Funk, comme une invitation à ne jamais vouloir cesser cette fête perpétuelle, en dépit des rumeurs fracassantes qui agite la communauté gay depuis quelques mois sur ce nouveau mal affectant les “parias”.
Comme l’a tragiquement dit un acteur de l’époque (si quelqu’un retrouve la source…), “nous dansions au bord de nos tombes”. Patrick Cowley meurt du Sida le 12 novembre 1982. Sylvester, un an après son compagnon Rick, est emporté par la maladie le 16 décembre 1988.
Posted on January 5th, 2010 at 4:16 pm by todac
0